Par Oum Sulayman

« le premier mot qu’Allah a fait descendre est « iqra’ »

C’est au cours d’un Iftar, pendant le mois béni de Ramadan, que je rencontrais pour la première fois Ruqqiyya. Une sœur d’origine marocaine d’une trentaine d’années qui m’avait interpellé de par sa conception de l’islam, du mariage, de l’éducation  et de par sa modestie. Ruqqiyya, maman de deux filles de 6 et 9 ans assure elle-même l’éducation de sa progéniture. Ruqqiyya a obtenu un baccalauréat scientifique, elle a ensuite obtenu un masteur puis a intégré une école d’ingénieur. Elle m’a confié s’être intéressée à l’islam par le biais de ses études scientifiques, par la découverte de l’étendu, de la diversité et de la complexité de la création d’Allah. La science revêt à ses yeux une importance capitale « le premier mot qu’Allah a fait descendre est « iqra’ » » m’a-t-elle répété à plusieurs reprises. Ruqqiyya a d’abord travaillé en tant qu’hydrogéologue. Après la naissance de sa première fille elle a pris un congé maternité afin de se consacrer à l’éducation de sa fille et à son implication dans plusieurs associations. Elle a aujourd’hui l’occasion de travailler de chez elle en tant que consultante qualité. Cette « super maman » a accepté de partager ses motivations, ses espoirs, ses objectifs au cours d’une interview afin d’aider et de motiver les sœurs de nôtre communauté.

A quel moment as-tu décidé d’assurer toi-même l’enseignement de tes filles? Quelles ont été tes principales motivations ?

En ayant des enfants, je me suis rendue compte des comptes qu’on aurait à rendre par rapport à l’éducation de nos enfants(…).Les trois premières années je trouvais que la mère était le plus à même d’éduquer ces enfants, de les comprendre, de les faire évoluer… Avant d’avoir ma première fille je travaillais. J’ai choisi de prendre un long congé maternité afin d’être disponible pouvoir me consacrer à son éducation. Je me suis sentie comblée. C’était aussi le plaisir de transmettre, de voir l’enfant s’épanouir(…) Nôtre motivation, nôtre but, dès le départ c’était de donner toutes les chances à nos enfants d’atteindre une certaine situation. Même de faire partie d’une élite. (…) Non pas de faire de nos enfants des «têtes pensantes» pour en faire des « têtes pensantes » mais en faire des individus épanouis et cultivés pouvant être utiles à nôtre communauté. C’est le moyen que nous avons choisi pour tenter d’atteindre le Paradis.

Aurais-tu fais le même choix si tu avais vécu dans un autre contexte, dans un pays musulman ? Voulais-tu préserver tes filles de la société française ?

J’aurais surement fais le même choix si j’avais vécu ailleurs. Mon objectif n’était pas forcément de préserver mes enfants de la société. Dans un autre pays, une structure scolaire aurait pu être un plus mais pas forcément une exclusivité. Il y a certaine valeurs, comme l’amour de Dieu qu’on ne peut pas transmettre en quelques heures de cours mais qui se transmettent vraiment au quotidien. (…) Mais je voulais avant tout être au plus près pour les instruire et les éduquer au mieux. C’est plus que de l’instruction, c’est de l’éducation.

As-tu du temps pour toi ? As-tu parfois été tentée de « caser » tes filles à la crèche ou à la maternelle ?

Depuis le début je ne voulais pas être centrée sur mes filles à 100%. C’est vraiment important pour moi d’avoir aussi du temps pour mon dine, mes activités religieuses, mon apprentissage du Coran. Je n’ai jamais ressenti le besoin de les mettre à la crèche ou dans une structure du genre. Par contre j’utilise des structures parallèles en aide. Par exemple, quand elles étaient petites il y avait une association qui s’appelait « le coffre à jouet » où on faisait des activités manuelles mais je restais présente.  Après, c’est vrai que j’ai la chance d’avoir un mari très présent sur lequel je peux me reposer, qui me permet de me donner un créneau à moi toute seule pour mes activités. (…) De temps en temps on a besoin de se donner du temps pour nous toutes seules. Comme il est dit dans le Coran, nos époux et nos enfants sont un embellissement pour nous.

N’as-tu pas peur que tes filles ne soient privées d’une vie sociale du fait qu’elles n’ont jamais fréquenté une école classique ?

Effectivement, l’école à la maison présente ce risque de coupure des liens sociaux. C’est pourquoi nous nous efforçons de permettre à nos filles d’être en contact régulièrement avec des enfants de leur âge. Elles sont inscrites à diverses activités, elles font notamment du théâtre, de la gymnastique et pratiquent les arts plastiques. Elles participent également à des assises de jeunes filles qu’on organise avec des sœurs de mon entourage au cours desquelles elles s’amusent avec d’autres filles de leur âge. Elles invitent aussi de copines à la maison. Nous accordons aussi beaucoup d’importance aux sorties culturelles et aux voyages.

Quels pays avez-vous visité? En quoi ces voyages s’inscrivent-ils dans le mode d’éducation de tes filles ?

C’est important, Dieu nous enjoint à voyager. (…) Les voyages nous permettent de voir en pratique certaines notions théoriques. Par exemple l’Egypte pharaonique. Nous avons entre autre visiter les Pyrénées, le Maroc, la Tunisie, l’Egypte, l’Espagne, l’Allemagne. Pour qu’elles comprennent l’importance de l’acquisition des langues, qu’elles puissent s’adapter à différentes situations et qu’elles soient sensibilisées aux difficultés que des personnes plus démunies peuvent vivre et être conscientes d’avoir de très bonnes conditions de vies.

Pourrais-tu nous résumer les avantages et les «inconvénients» ou difficultés que présente l’école à la maison? 

On a l’avantage de pouvoir gérer et organiser le temps d’apprentissage comme on le souhaite. Par exemple mes filles sont très contentes de n’avoir cours que jusqu’à 14h et d’être tranquilles toute l’après-midi. On peut aussi enseigner les matières que l’on veut.(…) En plus des matières principales mes filles font de l’arabe, la plus grande étudie aussi l’allemand (à sa demande suite à notre voyage en Allemagne). Nous ne sommes pas limitées par les week-ends ou par les vacances scolaires. Il me parait d’ailleurs inconcevable de ne rien enseigner à mes filles pendants plusieurs semaines. Elles sont elles-mêmes habituées à apprendre quelque chose de nouveau chaque jour.

En revanche, c’est un choix qui demande beaucoup d’investissement (il m’est déjà arrivé de revoir des notions de grammaire que j’avais oublié avant de pouvoir les enseigner), de l’organisation et un sens des priorités. (Si quelqu’un me rend visite à l’improviste, je lui explique que je suis en cours avec mes filles, c’est un temps qui leur est réservé). (…) J’ai la chance d’avoir un mari qui me soutient et qui est très présent. Il a lui aussi changé de travail pour pouvoir s’adapter à l’enseignement de nos filles.

Quelles-sont tes sources? Où trouves-tu ton programme scolaire?

Pour le programme de la maternelle j’ai pioché à droite à gauche, j’utilisais le site « la librairie des écoles ». En utilisant la méthode syllabique, mes deux filles pouvaient écrire et savaient lire parfaitement à l’âge de 5 ans; pour le CP de Sakina (la plus grande) j’ai utilisé le CNED mais je n’ai pas été satisfaite. Je n’appréciais pas leur pédagogie, leur méthodologie, je trouvais qu’il n’y avait pas de valeur dans leurs textes(les fantômes, les sorcières…). Pour le ce1 je travaillais avec l’epc, une école par correspondance, les textes dégageait de bonnes valeurs (l’entraide, la solidarité…) c’était très bien. Puis pour le ce2, cm1 et cm2 j’utilise le programme par correspondance de l’école St Anne qui est un niveau au dessus car je voulais les tirer vers le haut. Leurs textes dégagent des valeurs qui se rapprochent des nôtres, c’est très important.

Tu as l’air d’avoir une situation financière assez confortable. Penses-tu que l’école à la maison est accessible à toutes les bourses ?

Ma sœur est à la maison, son mari est en inter contrat, ils ont des revenus modestes et ont cinq enfants. Son plus grand va rentrer au collège musulman Averroès. Il faut aussi savoir profiter de certaines opportunités comme les bibliothèques qui nous offrent un accès gratuit et quasi illimité aux livres, aux dvd (j’utilise parfois « c’est pas sorcier » comme support). En comparaison, se fournir en livres en Egypte revient très cher.